Plus de doctorants, moins de professeurs : Anne Krook nous parle du doctorat à l’université - et après

10/01/2015

Anne Krook a amorcé sa carrière comme professeure adjointe à l’Université du Michigan, à Ann Arbor. Elle a ensuite travaillé pour Amazon et, plus tard, pour de jeunes entreprises technologiques de la région de Seattle. Misant sur son expérience du milieu universitaire et du secteur privé, Anne travaille maintenant avec des étudiants des cycles supérieurs, des chercheurs postdoctoraux et des étudiants de premier cycle en sciences humaines qui font la transition vers des milieux de travail hors de l’université. Pour en savoir plus sur ses travaux, visitez le www.annekrook.com.  

Mitacs a parlé avec Anne de la situation concernant le doctorat, les bourses d’études en sciences humaines et les carrières hors du milieu universitaire.

Parlez-nous de quelques-uns des défis que doivent couramment relever les étudiants aux cycles supérieurs aujourd’hui comparativement à il y a 10, 15 ou 20 ans. 

Il y a beaucoup moins de postes menant à la permanence en raison de l’« auxiliarisation » sans cesse croissante de la profession. Par conséquent, les postes que les superviseurs des étudiants aux cycles supérieurs avaient l’habitude de valoriser, d’obtenir et d’occuper se font de plus en plus rares. Les étudiants du deuxième et du troisième cycle n’ont souvent pas reçu une formation adéquate pour chercher le genre d’emplois hors du milieu universitaire qu’ils vont fort probablement décrocher.

Vous travaillez avec des universitaires qui font la transition vers des postes hors de l’université. Quel serait le conseil que vous pourriez leur donner? 

Il existe des emplois intéressants, valables et stimulants, et il existe des collègues intéressants, stimulants et valables dans de nombreux milieux de travail : n’ayez crainte; votre formation ne sera pas perdue ou inutile.

Que peuvent faire les universités aujourd’hui pour préparer leurs doctorants en vue d’une carrière hors du milieu universitaire?

Elles peuvent commencer par reconnaître, dès le début des programmes d’études supérieures, les postes concrets que bon nombre d’étudiants aux cycles supérieurs, même les meilleurs, vont éventuellement occuper hors du milieu universitaire.

Elles peuvent enseigner aux membres de leur corps professoral à valoriser ces carrières ou, à tout le moins, à ne pas dénigrer cette option pour les étudiants. 

Enfin, elles peuvent accroître le soutien accordé aux étudiants des cycles supérieurs dans leurs centres de carrières et leurs services de placement. Le placement des étudiants de deuxième et de troisième cycle relève depuis toujours des départements parce qu’on présumait que ce placement s’effectuerait à l’université. Maintenant que ce n’est pas la seule, ou même la plus importante, option, les centres de carrières et les services de placement doivent répondre aux besoins des étudiants aux cycles supérieurs.

De nombreux articles d’opinion ont été publiés sur la « disparition des sciences humaines ». Qu’en pensez-vous, et que dire de leur réapparition? 

Franchement. Si vous parlez du point de vue de la valeur de la formation en sciences humaines au travail, cela n’a pas changé du tout — surtout dans une économie de plus en plus mondiale et à une époque où les liens avec les gens et les autres endroits dans le monde s’établissent plus rapidement que jamais. Nous avons besoin d’étudiants qui sont en mesure de bien écrire, de placer les événements dans leur contexte historique, social et économique, d’apprécier d’autres cultures que la leur, et d’évaluer les changements d’ordre historique et social dans tous les types de milieux de travail, et nous aurons fort probablement toujours besoin de ces compétences. 

Si vous parlez sous l’angle des universités qui doivent décider s’il faut investir ou non dans les sciences humaines, c’est une tout autre question. Il s’agit d’une situation plus difficile, car il existe un lien beaucoup plus important entre la formation de premier cycle et les domaines des STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques), par exemple, et les universités subissent des pressions pour donner des résultats, ce qui signifie la plupart du temps un emploi après les études supérieures. 

En contrepartie, on constate que les étudiants qui possèdent un diplôme dans les domaines des STIM ont également de la difficulté à trouver un emploi et, très souvent, doivent s’adapter au changement dans leur domaine où l’évolution est rapide. Ensuite, si vous jetez un coup d’œil aux 100 meilleures entreprises du Canada, peu importe la mesure choisie pour les classer (revenus, nombre d’employés) et vérifiez le niveau de scolarité de leurs principaux dirigeants, vous constaterez que bon nombre d’entre eux possèdent un diplôme de premier cycle en sciences humaines. 

Enfin, compte tenu de la vitesse à laquelle le milieu de travail et le contexte social évoluent de nos jours et du rôle que jouent les sciences humaines dans la formation des gens qui habitent ce monde, je vais vous citer l’excellent blogueur et universitaire, Chaucer Doth Tweet : “Yf ye wante a generacioun of innovators and problem solveres, teache poetrye. Teache a lot of poetrye.” (« Si vous voulez une génération de personnes qui innovent et résolvent des problèmes, enseignez la poésie; beaucoup de poésie. »
 

Vous êtes en faveur de la publication parallèle où les candidats au doctorat publient leurs travaux dans des médias universitaires et non universitaires. Pouvez-vous expliquer ce concept et ses avantages pour les doctorants et le milieu universitaire de façon générale? 

Ce n’est pas vraiment de la publication parallèle : il s’agit plutôt de rédaction parallèle. Chaque document de séminaire que les étudiants aux cycles supérieurs rédigent devrait être accompagné d’un court résumé à l’intention des publics non universitaires. Pour les étudiants aux cycles supérieurs et les membres du corps professoral, il est important de ne pas oublier qu’il y a d’autres publics, en dehors du milieu universitaire, qui désirent et consultent des arguments spécialisés et bien étayés, et que leurs travaux, comme tous les autres, auront leur propre langage avec le temps. En s’habituant à rédiger expressément pour des publics non universitaires, les étudiants du deuxième et du troisième cycle apprennent à valoriser des langages intelligents et professionnels en plus de celui dans lequel ils trempent dans un établissement d’études supérieures.
 

Comment voyez-vous l’évolution du rôle du doctorat au cours des 10 ou 20 prochaines années? Et que doivent faire les futurs doctorants pour se préparer et s’adapter à cette évolution?

L’« auxiliarisation » de la profession témoigne de la pression économique exercée sur le modèle de coûts désormais non viable des universitaires de l’après-Deuxième Guerre mondiale, car ils sont confrontés à la difficulté de devoir enseigner à un plus grand nombre d’étudiants moins homogènes dont le niveau de préparation et les intérêts sont beaucoup plus variés. Et cette évolution ira en s’accélérant, et non en diminuant, et les universitaires, de même que les structures pédagogiques, devront s’adapter à ces changements sociaux et démographiques.

À mon avis, le doctorat demeurera le diplôme permettant l’entrée dans le corps professoral de supervision, mais les sujets légitimes de recherche et d’enseignement (et, par conséquent, les sujets pour les thèses de doctorat) connaîtront une expansion qui dépassera la capacité d’adaptation des universités. La question est maintenant de savoir dans quelle mesure la thèse, ce couronnement du doctorat, évoluera pour tenir compte du milieu universitaire et du monde extérieur où la thèse n’est pas le premier effort intellectuel du genre dans la carrière d’un universitaire, mais peut-être le seul.


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