Le Devoir: L’opéra, toute une expérience

05/03/2019

Si vous assistez à l’une des représentations de l’opéra Carmen, qui débuteront à la salle Wilfrid-Pelletier ce samedi 4 mai, vous serez probablement intrigués par la présence de cinq individus affublés d’un casque hérissé d’électrodes, qui seront assis au dernier rang du parterre. Ces spectateurs bizarrement harnachés à des ordinateurs se sont portés volontaires pour participer à un projet de recherche bien particulier qui vise à mieux comprendre l’expérience vécue par la personne qui assiste à un opéra en direct.

Comme la plupart des autres organismes culturels, l’Opéra de Montréal peine à fidéliser ses spectateurs et cherche des moyens d’accroître leur intérêt et leur attachement à l’établissement. « C’est un problème répandu dans le monde des arts vivants et qui ne concerne pas uniquement l’opéra. Nous aimerions savoir quels sont les points de friction dans l’expérience qui découragent les spectateurs à la renouveler », explique Xavier Roy, directeur marketing à l’Opéra de Montréal.

Pour ce faire, l’Opéra de Montréal a donc élaboré un projet de recherche qui est financé par la Fondation Ann and Gordon Getty, l’organisme national de recherche Mitacs et le Conseil des arts du Canada.

Durant la première phase du projet, on a procédé à une recherche marketing traditionnelle. Un sondage a été envoyé à tous les clients de l’Opéra de Montréal afin de relever les moments charnières de l’expérience qu’ils vivent quand ils viennent à l’opéra. « On s’attendait à ce qu’il y ait quelques moments difficiles dans l’expérience qu’on pourrait modifier. Or, rien de négatif n’est ressorti, les gens affirment avoir apprécié l’ensemble de l’expérience », affirme M. Roy.

La seconde phase du projet, dont le protocole a été développé par le Tech3Lab — Laboratoire de recherche en Expérience utilisateur de HEC Montréal, est en cours. Elle vise à comprendre en quoi l’expérience d’assister à un opéra en direct se distingue physiologiquement et neurophysiologiquement de celle consistant à visionner ce même opéra en différé au cinéma.

Lors des représentations de Carmen à la Place des Arts, « les participants porteront donc un casque à électrodes pour encéphalographie (EEG) qui permettra de mesurer l’activité de leur cerveau. « Nous analyserons plus particulièrement l’activité ayant cours dans les régions qui sont responsables du traitement auditif, du traitement visuel et de la fusion de ces deux types de stimuli, afin de voir si l’activité dans ces zones est plus élevée lors d’une représentation en direct comparativement à une écoute en différé », explique le neuroscientifique Jared Boasen, stagiaire postdoctoral en neurosciences et musique au Tech3Lab de HEC Montréal, qui coordonne cette étude.

« Comme nous enregistrerons cinq personnes simultanément chaque représentation, nous pourrons comparer les activités cérébrales des différents participants pour voir si elles s’harmonisent entre elles, car on pense que lorsque nous sommes entourés par d’autres individus vivant la même expérience, nos cerveaux se synchronisent. Nous tenterons de voir si la fréquence de l’activité dans certaines régions cérébrales varie de la même façon, ou en d’autres termes, si les participants s’emballent ou relaxent au même moment. Les réactions des participants devraient se synchroniser et être plus fortes qu’en solitaire. Quand nous sommes en groupe, nous avons souvent l’impression d’apprécier davantage l’expérience. Nous croyons que ce sentiment de plaisir intense devrait correspondre à une plus grande synchronie dans les patrons d’activité cérébrale », explique M. Boasen.

Par ailleurs, des caméras filmeront les mimiques faciales des participants. Cet enregistrement vidéo sera ensuite analysé par un logiciel de reconnaissance faciale permettant de décoder les émotions ressenties par les participants.

Des oculomètres capteront les mouvements des yeux des participants à l’aide de rayons infrarouges et suivront ainsi la direction de leur regard. Ces mesures permettront de savoir ce qui retient l’attention du participant durant le spectacle, et ce que cet intérêt suscite comme activité dans le cerveau.

Différentes réactions

Les participants sont-ils vraiment intéressés au personnage principal de la pièce ou sont-ils distraits par autre chose ? Regardent-ils plutôt les sous-titres qui sont projetés, car les paroles des chansons sont parfois difficiles à comprendre ? « Nous voulons savoir si les sous-titres sont bénéfiques ou s’ils distraient le spectateur de la performance », souligne le chercheur. Les réponses à ces questions « nous aideront à comprendre le rôle des différentes stimulations visuelles dans l’opéra, qui est une forme d’art complexe combinant des stimuli visuels et auditifs. Comprendre comment l’attention des spectateurs varie au cours de la performance, savoir quels éléments visuels attirent leur attention sera très informatif pour les artisans de l’opéra, pour les metteurs en scène », ajoute-t-il.

On mesurera aussi le rythme cardiaque des participants afin de relever les moments où il change — durant une scène captivante peut-être — et de voir à quel genre d’activité cérébrale ce changement physiologique correspond.

Des capteurs déposés sur la paume de la main permettront également de déterminer le niveau de sudation des participants.

« La synchronisation de toutes ces données permettra de savoir à un moment donné de l’opéra quelle est l’activité cérébrale, où le participant regarde et quels sont ses signaux vitaux », précise David Brieugne, responsable des opérations de laboratoire chez Tech3Lab.

Vingt-cinq participants, à raison de cinq par représentation, assisteront à l’opéra Carmen, qui sera présenté à la salle Wilfrid-Pelletier les prochains jours. Une trentaine se sont déjà rendus au Tech3Lab pour l’écouter sur écran géant avec une diffusion sonore de haute qualité. L’Opéra de Montréal a recruté ces volontaires parmi ses clients qui avaient déjà assisté à des opéras. « On a choisi des personnes qui n’avaient pas d’a priori trop positifs ni trop négatifs sur l’opéra, et qui représentent nos clients moyens », précise M. Roy.

Une fois que les expériences auront été effectuées dans la salle Wilfrid-Pelletier, les chercheurs pourront voir si les mêmes scènes de l’opéra présentées en direct provoquent le même niveau de changements physiologiques et neurophysiologiques qu’en version cinématographique. « Notre hypothèse est bien sûr que le direct induira de plus grandes réponses, car les représentations live sont vraisemblablement plus captivantes et stimulantes », croit Jared Boasen.

Dans un troisième volet de l’étude, on réunira « des experts de la technologie et du marketing pour qu’avec les résultats obtenus, ils élaborent des solutions technologiques qui amélioreraient l’expérience du client », fait savoir M. Roy.

Source: Le Devoir

 

 

 


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