Rapport

Relever les défis de recrutement dans les secteurs innovants des régions du Québec

Article original de Chloé-Anne Touma dans CScience, traduit par Mitacs

La pénurie de travailleurs qualifiés dans le domaine des technologies affecte les entreprises issues de tous les secteurs économiques du Québec. Pour dresser le portrait des défis et besoins de recrutement propres aux diverses industries pour lesquelles les régions se démarquent, CScience s’est entretenu avec Simon Bousquet, vice-président de Mitacs, un organisme sans but lucratif qui, en partenariat avec les universités, le secteur privé et les gouvernements du Canada et du Québec, aide à relever ces défis organisationnels au travers de stages rémunérés.

Bien que l’adoption et la maîtrise des nouvelles technologies soient une priorité pour beaucoup d’entreprises, le manque d’expertise interne et la pénurie de travailleurs qualifiés demeurent un frein non négligeable pour les employeurs qui souhaitent propulser l’innovation au sein de leur organisation, incluant ceux des régions, et ce, malgré leur potentiel de croissance économique.

Un rapport du Conseil des technologies de l’information et des communications de 2022 prévoit que d’ici deux ans, les employeurs canadiens auront à pourvoir 250 000 emplois technologiques supplémentaires. Les résultats d’un sondage mené par les Manufacturiers et Exportateurs du Canada (MEQ) révèlent par ailleurs que le tiers des entreprises accusant un retard en matière de transformation numérique l’attribuent en partie à la pénurie de travailleurs qualifiés.

Des secteurs et domaines d’intérêt pour recruter en région

Le quantique en Estrie

Selon Simon Bousquet, chaque région a développé son ou ses expertise(s), pour lesquelles la demande de talents n’est pas en reste. « En Estrie, on pense à l’Université de Sherbrooke, où s’est bâti un pôle d’innovation en sciences quantiques, et dont les retombées s’étendent jusqu’à d’autres universités avec lesquelles elle collabore. » CScience était d’ailleurs à Bromont pour l’inauguration du superordinateur quantique d’IBM, une acquisition qui promet des retombées majeures pour plusieurs industries du Québec, et un intérêt grandissant pour les sciences quantiques et le recrutement de talents dans ce domaine.

« L’écosystème du quantique reste très intéressant et concentré dans la région, attirant plusieurs entreprises et start-up qui choisissent de s’y établir pour bénéficier du programme de formation qui y est proposé, et du bassin de talents qui s’y trouve », un avantage non négligeable en contexte de pénurie de main-d’œuvre qualifiée, tel que le rappelle M. Bousquet. On aurait ainsi intérêt à se rapprocher des talents plutôt qu’à miser sur leur déplacement vers les métropoles.

Le vice-président de Mitacs croit également que l’innovation quantique de la région attirera un large éventail de candidats prometteurs. « Auparavant, pour travailler en physique quantique, il fallait être physicien. Aujourd’hui, bien que le secteur reste un créneau, il implique également des mathématiciens et des ingénieurs, ouvrant ainsi un large éventail de possibilités de carrière dans le domaine.

L’industrie maritime, la foresterie et l’énergie renouvelable

La Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine est réputée pour les industries de pêche et de récréotourisme. On pense aussi aux énergies renouvelables, qui s’y imposent plus récemment comme champ d’intérêt. « Dans le Bas-Saint-Laurent, on parlera d’économie bleue, soit de technologies bénéficiant au secteur maritime, en collaboration avec la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine. »

Rappelons d’ailleurs qu’une nouvelle zone d’innovation relevant de ce domaine verra le jour à Rimouski et en Gaspésie. Le projet, qui fera du secteur de Grande-Rivière et de Sainte-Thérèse-de-Gaspé « La Zone bleue », soit la quatrième zone d’innovation lancée par le gouvernement du Québec, s’articulera autour des différents aspects de l’exploitation des ressources marines, allant de la capture à la transformation des biotechnologies, en passant par la valorisation des produits, au bénéfice de la pêche durable.

« L’Outaouais se démarque dans le domaine forestier, ainsi que pour ses centres de recherche spécialisée en cybersécurité, un secteur qu’on n’aurait pourtant pas forcément le réflexe d’associer à cette région. En Abitibi-Témiscamingue, les créneaux ciblés par les entreprises sont les secteurs forestier et minier. En Mauricie, on se concentre sur la robotique et l’automatisation, et plusieurs compagnies de la région innovent en technologies propres. »

Le secteur informatique et l’intelligence artificielle

« À Québec, on pense à tout ce qui se rapporte à la transformation numérique, à l’intelligence artificielle, aux finances et à la gouvernance. On peut aussi mentionner les technologies de l’information et de la communication (TIC), mais peu de régions administratives développent un bassin de talents de niche en TIC. »

Un rapport de Techno Compétences révèle qu’en 2020, on comptait 262 800 professionnels en TIC, dont la majorité (60%) étaient concentrés dans le Grand Montréal, illustrant le besoin de recrutement en région.

Mais en fait-on assez pour propulser et valoriser l’innovation de manière équitable au Québec, notamment dans des secteurs comme l’IA, que l’on a tendance à associer directement à Mila (l’Institut québécois d’intelligence artificielle) et à l’écosystème plus particulièrement montréalais?

Selon M. Bousquet, bien que l’accès à l’IA ait été démocratisé au fil des ans, une concentration importante du champ demeure à Montréal, ne serait-ce qu’en raison de la densité de population. « Il y a certainement le côté recherche, qui s’intéresse au développement de technologies d’IA, mais il y a aussi le côté qui se concentre sur ses applications possibles, car l’IA est un outil », note le vice-président de Mitacs. « Une entreprise d’une région très éloignée peut vouloir l’utiliser, mais l’obstacle qu’elle peut rencontrer est de ne pas savoir par où commencer pour accéder à l’outil. Si vous avez la machine, mais pas le manuel, vous n’êtes pas très loin ! C’est sans doute la raison pour laquelle les entreprises en région sont à la traîne en matière d’innovation dans le secteur. Heureusement, il existe maintenant des programmes de formation, même au niveau collégial, pour aider à démocratiser et à développer la littératie en IA. Pensez à la spécialisation technique en intelligence artificielle, développée conjointement par le Cégep de Sainte-Foy à Québec et le Collège de Bois-de-Boulogne à Montréal, en réponse à la forte demande du marché du travail dans le secteur.

Les défis d’attraction et de rétention de talents pour les régions

Concurrencer les grands centres

Le besoin de recrutement, exacerbé par la pénurie de main-d’œuvre qualifiée qui sévit, affecte surtout les secteurs de l’IA et des sciences informatiques, incluant le génie. « Toutes les entreprises ont des besoins dans ces créneaux. Sur le plan régional, le besoin se fait sentir dans les secteurs clés, mais d’une région à l’autre, on constate généralement que les défis sont les mêmes quant à la rétention et à l’attraction : on peine à retenir le talent local, qui préfère souvent tenter sa chance à Montréal ou dans un plus grand centre, mais on a aussi du mal à attirer les immigrants, notamment parce qu’ils ont plus de chances de tisser des liens avec leur diaspora en s’établissant à Montréal. »

L’autre enjeu, selon M. Bousquet, c’est le manque de logements. « D’ailleurs, les universités ont parfois du mal à loger leurs étudiants internationaux, surtout dans d’autres provinces du Canada. Puis, lorsqu’on parle de PME, on a du mal à offrir des salaires aussi concurrentiels que dans les grands centres ou qu’aux États-Unis, où de grandes entreprises attirent nos talents. »

Le crédit d’impôt en multimédia

L’un des problèmes souvent évoqués par les entreprises technologiques du Québec réside dans le fait que l’on subventionne les compagnies étrangères en technologie pour qu’elles s’installent dans la province et créent de l’emploi. Pensons au crédit d’impôt en multimédia, qui permet de rembourser jusqu’à 37,5 % du salaire des employés, entraînant une surenchère des salaires, qui nuirait aux entreprises québécoises en compétition, ces incitatifs attirant surtout les entreprises à Montréal.

Questionné par CScience quant à cet enjeu, le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie du Québec, Pierre Fitzgibbon, a plutôt évoqué un effet reproducteur bénéfique pour le secteur : « Beaucoup de gens affectés par la pénurie de main-d’œuvre se demandent pourquoi nous encourageons les sociétés étrangères à profiter de crédits d’impôt pour l’embauche. Mais dans le cas de Ubisoft, c’est un grand succès, parce qu’on a créé beaucoup de forces vives. On a vu beaucoup de gens quitter Ubisoft pour démarrer leur entreprise, sinon pour aller travailler chez CAE, leader dans le domaine des technologies de simulation en santé. Ces crédits d’impôt, instaurés il y a plusieurs années, ont bien servi le Québec », a défendu le ministre.

La solution

Miser sur les incitatifs déjà présents en région

Sur quels incitatifs les entreprises en région devraient-elles miser pour attirer et retenir la relève? Selon M. Bousquet, il faut rappeler que les conditions de travail, la qualité et le coût de la vie y sont souvent meilleurs, offrant de nombreux avantages. « Le marché immobilier en est un bon exemple, puisque le pouvoir d’achat d’une maison y est plus intéressant. Plusieurs employeurs y offrent aussi le télétravail, ce qui a d’ailleurs attiré des talents pendant la pandémie. »

Créer de nouveaux incitatifs

Le vice-président de Mitacs croit également que les entreprises feraient bien d’adopter la transformation numérique. « Les employeurs doivent dérouler le tapis rouge pour garder leurs employés, reconnaître l’équilibre et la conciliation entre le travail et la famille, offrir des avantages sociaux et de bonnes conditions de travail, mais aussi s’assurer qu’ils génèrent un sentiment d’accomplissement et d’engagement pour leurs employés, afin qu’ils sentent qu’ils contribuent à la croissance globale et à l’innovation de leur entreprise. »

Valoriser l’apport universitaire et collégial

À cela, il ajoute l’importance de ne pas sous-estimer le rôle du milieu postsecondaire. « La collaboration avec le milieu postsecondaire, le fait d’engager des étudiants permet d’amoindrir le risque. Au travers de stages, par exemple, on crée la rencontre entre une entreprise qui n’est pas nécessairement déjà au cœur de l’innovation, mais qui a, disons, un besoin très pointu, et un étudiant qui peut y répondre. C’est là qu’on démontre la plus-value d’un étudiant doté d’une maîtrise ou d’un doctorat, et de l’innovation qu’il apporte pour aider l’entreprise à changer sa culture. On parle ainsi de collaborations qui n’éreintent pas le personnel interne, et qui permettent aux entreprises de s’élever, d’innover, de diversifier leurs revenus et d’optimiser leurs processus internes. »

Favoriser l’échange international

Les universités représentent aussi un important canal d’attraction de talents internationaux. Pour M. Bousquet, l’apport des étudiants étrangers qui intègrent le marché du travail au Canada n’est pas non plus négligeable. « Ils sont, par défaut, très qualifiés, et contribuent très vite à la croissance économique du pays. »

Selon les données du gouvernement, près de 500 000 immigrants travaillant au Canada ont une formation dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM). Ils représentent 39 % des programmeurs informatiques et 41 % des ingénieurs. Le recensement de 2016 de Statistique Canada révèle également qu’une grande proportion d’étudiants internationaux inscrits dans des programmes liés aux STIM finissent par rester et faire carrière au Canada.

« Ils sont, par défaut, hautement qualifiés et contribuent très rapidement à la croissance économique du pays », ajoute le vice-président de Mitacs qui, depuis 2009, a jumelé plus de 1 000 diplômés de premier cycle avec des professeurs d’universités canadiennes grâce à son programme de stages Mitacs Globalink, qui favorise la mobilité internationale des étudiants de premier cycle et des cycles supérieurs entre le Canada et près de vingt autres pays.

Selon M. Bousquet, la force vive de la francophonie internationale permet plusieurs partenariats avec des universités du Québec en région. « Pensons à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), qui en a en Europe et en Afrique francophone, ou encore à l’Université de Sherbrooke avec la France. » Quant à l’Université Laval à Québec, elle compte 14 % d’étudiants de profil international, ce qui équivaut à un millier d’étudiants issus de la francophonie étrangère, selon les données rapportées par son recteur, Yann Cimon.


Les programmes de Mitacs sont financés par plusieurs partenaires à travers le Canada. Nous remercions le gouvernement du Canada, le gouvernement de l’Alberta, le gouvernement de la Colombie-Britannique, Research Manitoba, le gouvernement du Nouveau-Brunswick, le gouvernement de la Nouvelle-Écosse, le gouvernement de l’Ontario, Innovation PEI, le gouvernement du Québec, le gouvernement de la Saskatchewan, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador et le gouvernement du Yukon de nous aider à favoriser l’innovation canadienne. 

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