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Article original de Deborah Aarts publié sur le site The Logic – traduction réalisée par Mitacs
Le potentiel du Canada en matière d’IA n’est plus à démontrer. Au pays, les chercheuses et chercheurs en IA jouissent d’une reconnaissance internationale et produisent le plus grand nombre d’articles scientifiques par habitant au sein du G7. Des institutions comme Amii, Mila et l’Institut Vecteur repoussent les limites de l’innovation. Selon certaines estimations, le Canada comprend le plus grand nombre de talents en IA au monde.
Pourtant, ces atouts n’ont pas encore généré les retombées économiques concrètes que les spécialistes attendent de l’IA. La croissance du PIB par habitant du Canada est la plus faible parmi les pays du G7, et la productivité y est en baisse, creusant davantage l’écart avec les États-Unis. Les entreprises canadiennes accusent également un retard par rapport à leurs homologues internationales en matière d’adoption, de performance et de commercialisation de l’IA. « Nous disposons d’atouts remarquables pour le leadership en recherche et nous sommes dans une position très avantageuse, mais ce n’est qu’un point de départ, à mon avis », explique Alex LaPlante, vice-présidente, Gestion de la technologie de trésorerie au Canada à la Banque Royale du Canada, qui siège également au conseil d’administration de Mitacs et fait partie du Groupe de travail sur la stratégie en matière d’IA du gouvernement du Canada. « Notre défi en ce moment n’est pas l’innovation, mais bien la diffusion, la mise à l’échelle et l’exécution. »
Les spécialistes affirment que le capital humain joue un rôle central dans la résolution de ce défi. Il ressort des 32 rapports produits par le Groupe de travail et des observations des quelque 11 300 personnes consultées par le gouvernement fédéral pour orienter l’élaboration de sa future stratégie en matière d’IA que les talents représentent un levier majeur. Les répondantes et répondants ont notamment demandé la création de viviers de talents mieux structurés, le resserrement des liens entre le milieu postsecondaire, le secteur privé et les gouvernements, ainsi que la reconnaissance officielle des talents en IA comme un atout stratégique national.
La situation est urgente selon Stephen Lucas, PDG de Mitacs, un organisme sans but lucratif qui finance des projets de recherche collaboratifs et met en relation des talents émergents avec les organisations de l’écosystème canadien d’innovation. « Nous ne pouvons pas ignorer l’écart actuel entre le potentiel de l’IA et ses retombées, affirme-t-il. Chaque jour où nous n’axons pas nos efforts sur la formation et le soutien des talents dans la mise à l’échelle et le déploiement sécuritaires et efficaces de l’IA, nous prenons davantage de retard, tant offensivement que défensivement, dans l’utilisation de cette technologie. »
Les spécialistes affirment que pour faire en sorte que le Canada transforme son expertise considérable dans ce secteur en véritables gains économiques, les organisations devront revoir leurs méthodes actuelles et déployer leurs talents à plus grande échelle, plus stratégiquement et plus efficacement. Mais comment peuvent-elles y arriver? Il faut appliquer de nouvelles approches de recherche et de perfectionnement des talents pour éliminer les trois causes les plus persistantes de ces lacunes sur le plan des retombées de l’IA, c’est-à-dire la faible confiance dans la technologie, la lenteur de l’adoption par les entreprises et la faible productivité.
Malgré l’excellence des travaux réalisés au pays, les Canadiennes et Canadiens, dans l’ensemble, font preuve de réticence à l’égard de l’IA. Un sondage mené par Abacus Data en 2025 a révélé que 61 % des Canadiennes et Canadiens estiment que l’IA représente une menace pour l’emploi, la vie privée et la stabilité sociale, soit près du double des personnes qui y voient un outil susceptible d’améliorer la qualité de vie au Canada. Dans une évaluation réalisée par KPMG et l’Université de Melbourne en 2025 auprès de 47 pays, le Canada se classait parmi les derniers pour ce qui est des connaissances en IA, de l’efficacité, de la formation et de l’utilisation régulière de cette technologie. Seuls trois pays – la Finlande, le Japon et la Tchéquie – affichaient un niveau de méfiance plus élevé envers l’IA. « Bon nombre de personnes au Canada se sentent aujourd’hui mal préparées face à l’IA et au rythme rapide de son déploiement », explique Elissa Strome, directrice générale, Stratégie pancanadienne en matière d’IA du CIFAR. « Il s’agit de la source de la majorité des enjeux. »
Avec plusieurs autres spécialistes, Mme Strome plaide en faveur de la mise en place d’une campagne centrée sur l’humain pour renforcer la confiance du public envers l’IA. Pour ce faire, il faut notamment améliorer la littératie en IA afin que la population comprenne mieux les fonctions de base, les capacités et les risques de la technologie. Il serait également important d’accroître la participation du public. Mme Strome préconise, par exemple, la tenue de discussions publiques où les gens pourraient exprimer leurs préoccupations, poser des questions et échanger directement avec des décideuses, des décideurs et des spécialistes de l’IA. « Il s’agit d’un projet humain, pas seulement technique, souligne-t-elle. On ne peut pas simplement dire : “Allez, adoptez l’IA”. Il faut bâtir une culture, faciliter l’apprentissage et établir des objectifs pour favoriser l’adoption. »
Autrement dit, les spécialistes estiment que les pionnières et pionniers de l’IA doivent mieux expliquer leur travail, soit présenter les mesures prises, les répercussions sur les parties prenantes, les conditions d’un déploiement sécuritaire et, surtout, les avantages attendus à court et à long terme. « Afin de convaincre la population que nous utilisons cette technologie pour une raison précise, il nous faut des personnes qui maîtrisent non seulement les outils, mais qui comprennent aussi fondamentalement les humains », déclare Noel Baldwin, directeur général du Centre des Compétences futures, un organisme de recherche financé par le gouvernement fédéral et hébergé par l’Université métropolitaine de Toronto.
Cette mise en confiance exige l’élaboration de matrices de compétences organisationnelles qui valorisent autant les aptitudes techniques que les compétences dites « générales », comme l’esprit critique, le sens des responsabilités et l’empathie. « Lorsque les organisations forment et déploient des talents qualifiés provenant de milieux variés, elles contribuent à la création d’une capacité d’accueil, explique M. Lucas. Elle favorise notamment une utilisation quotidienne et sécuritaire de l’IA, qui est essentielle pour que les gens comprennent la technologie, trouvent des cas d’utilisation pertinents et aient confiance en elle. »
Parmi les principaux facteurs expliquant les lacunes en matière de retombées de l’IA au Canada, on retrouve le fait que relativement peu d’entreprises canadiennes utilisent cette technologie de façon soutenue et significative. Dans l’ensemble, bien que le taux d’adoption de l’IA par les entreprises canadiennes ait doublé entre 2024 et 2025, il n’atteint que 12,2 %, un taux bien inférieur aux moyennes des pays du G7 et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Même si la plupart des entreprises technologiques en expansion et que de nombreuses grandes organisations (notamment dans les secteurs des services financiers, des télécommunications et de l’aérospatiale) ont pleinement intégré l’IA, la grande majorité des petites entreprises canadiennes illustre ce que les chercheuses et chercheurs de l’Institut C.D. Howe qualifient de « déficit d’adoption persistant ».
Ce déficit s’explique en grande partie par des raisons d’ordre pratique. Les PME canadiennes (qui représentent plus de 99 % des entreprises au pays, comptent près de 64 % des emplois du secteur privé et génèrent plus de la moitié du PIB national) sont généralement mal préparées pour intégrer de manière fluide une technologie aussi transformatrice que l’IA. Elles n’ont souvent pas les ressources nécessaires pour former des équipes spécialisées en science des données, l’expertise requise pour élaborer des stratégies de mise en œuvre ni les repères essentiels pour savoir par où commencer.
« Les PME se sentent largement dépassées par le volet technique de l’IA dans notre économie », souligne Iaian Archibald, directeur général de DeepSense Halifax, une plateforme de recherche appliquée hébergée par l’Université Dalhousie qui met en relation des entreprises en démarrage et des PME avec
des stagiaires postsecondaires afin de mener des projets d’IA concrets, notamment en partenariat avec des organisations comme Mitacs. « L’IA évolue si rapidement que, même pour les spécialistes du domaine, il devient très difficile de suivre les avancées technologiques et l’étendue des cas d’utilisation possibles. »
Ce serait déjà un défi de taille pour les PME si le marché abondait en personnes hautement qualifiées. Alors, dans un contexte de concurrence féroce pour les talents en IA à l’international, les spécialistes estiment que les organisations doivent faire preuve de créativité et élargir leurs stratégies de recrutement. « Il y a énormément de travail à accomplir en lien avec l’IA, à tous les niveaux, et à l’heure actuelle, le secteur privé canadien n’a tout simplement pas la capacité nécessaire pour répondre à la demande, affirme M. Archibald. Il faut véritablement transférer l’expertise du milieu académique au reste de la société et tirer profit des talents des groupes étudiants. »
Pour ce faire, les organisations peuvent notamment fournir des formations de base ou intermédiaires en IA au personnel existant, qui est doté d’une solide expertise sectorielle, mais qui est moins bien outillé sur le plan technique. Elles peuvent aussi faire ponctuellement appel à des talents émergents afin de transformer des projets pilotes ou des expérimentations en une adoption à grande échelle. Une autre option serait de nouer des partenariats avec des collèges, des universités et des cégeps afin d’offrir une expérience pratique à des stagiaires ou à des étudiantes et étudiants coop qui maîtrisent l’IA. Ces personnes, qui peuvent poursuivre des études allant d’un doctorat hautement technique à une majeure en sciences humaines et sociales, utilisent depuis longtemps les grands modèles de langage et l’apprentissage machine. « Aujourd’hui, les organisations n’ont plus à intégrer de façon permanente les talents pour accroître leur capacité, explique Noel Baldwin. Des mécanismes extrêmement efficaces permettent aux talents de circuler alors que les organisations cherchent à résoudre des problèmes à l’aide de l’IA. »
De plus en plus de petites entreprises commencent d’ailleurs à le constater. Selon M. Lucas, 81 % des quelque 4 000 stages axés sur l’IA soutenus par Mitacs l’an dernier ont été réalisés dans une PME. « Il ne s’agit pas seulement d’offrir une expérience d’apprentissage en milieu de travail à une personne étudiante, précise-t-il. L’organisation bénéficie aussi de l’expertise de cette personne et de sa faculté pour résoudre un problème précis dans lequel elle est prête à co-investir. »
L’IA est largement présentée comme une solution à la faible productivité du Canada. Pourtant, jusqu’à présent, l’incidence de l’IA sur cet indicateur économique clé a été minime.
Selon les spécialistes, cette situation s’explique en partie par un désalignement découlant de la courbe de croissance exponentielle de l’IA : dans de nombreuses organisations, les capacités technologiques ont évolué plus rapidement que les structures stratégiques et opérationnelles nécessaires pour que l’IA améliore l’efficacité et la production. « L’IA a le potentiel de renforcer la productivité globale d’une organisation, tant par l’innovation dans la production des biens et des services que par l’amélioration de la productivité individuelle du personnel, explique Mme Strome. Par contre, il est beaucoup plus complexe d’élaborer une stratégie d’affaires pour l’IA que de choisir des outils et de commencer à les tester. »
Selon Alex LaPlante, les organisations doivent maintenant délaisser l’expérimentation (parce que la technologie est accessible ou parce que c’est ce que tout le monde fait) au profit de la création d’environnements où l’IA devient un véritable levier de productivité stratégique, peu importe l’objectif (générer de nouveaux revenus, créer de nouveaux marchés, améliorer les processus, accélérer la prise de décisions, optimiser les résultats pour la clientèle ou toutes ces cibles). « Pour tirer pleinement parti de ces capacités, les organisations doivent apporter d’importants changements à leur culture, souligne-t-elle. Comment amorce-t-on de tels changements? Par l’entremise des talents. »
Selon les spécialistes, l’enjeu du capital humain est double. Premièrement, les organisations doivent veiller à ce que les membres de la haute direction, des conseils d’administration et des équipes de gestion connaissent suffisamment l’IA pour comprendre comment l’intégrer afin d’accroître la productivité. « Ça ne veut pas dire que tout le monde doit devenir une ou un spécialiste, précise M. Lucas. Néanmoins, la haute direction doit comprendre comment des stratégies intelligentes de gestion des talents, particulièrement celles combinant différentes expertises, peuvent accélérer les gains de productivité tout en réduisant les risques. »
Deuxièmement, les organisations doivent revoir leur structure afin que les personnes aux compétences et aux perspectives diversifiées puissent collaborer sur des projets d’IA répondant à des besoins réels et pertinents. M. Archibald voit quotidiennement cette dynamique dans les échanges entre les stagiaires maîtrisant l’IA de DeepSense et les spécialistes émérites au sein des PME qui sollicitent leur aide (et qui, souvent, les embauchent par la suite). « C’est un véritable effet multiplicateur, observe-t-il. Déployer les talents en IA de cette façon est probablement le levier le plus puissant dont nous disposons pour accroître la productivité. »
Les données d’une étude réalisée conjointement par Mitacs et Statistique Canada appuient ce constat : un rapport publié en 2024 révèle que les organisations ayant collaboré avec Mitacs pour intégrer des talents ont enregistré une hausse de 11 % de leur productivité, une augmentation de 9 % de leurs revenus et une croissance de 16 % de leurs ventes.
Toute adaptation aux changements technologiques requiert des efforts, surtout dans le cas d’une technologie aussi déterminante que l’IA. Toutefois, les spécialistes estiment que les organisations qui abordent l’intégration de l’IA comme un défi humain et qui ajustent leurs stratégies de gestion des talents en conséquence seront mieux positionnées pour tirer parti des retombées économiques de cette transformation. Elles contribueront également à renforcer la capacité du pays à faire de même.
« Alors que nous mettons l’accent sur notre capacité nationale, la diversification des marchés et le renforcement de la résilience économique, nous devons réduire l’écart de productivité qui ne cesse de se creuser entre le Canada, les États-Unis et d’autres économies comparables, affirme M. Lucas. L’IA offre au Canada une occasion exceptionnelle d’y parvenir, mais pour la concrétiser, nous devrons changer certaines de nos approches, notamment notre façon de mobiliser les talents. »
Depuis plus de 25 ans, Mitacs contribue à la croissance de l’économie et au développement de la main-d’œuvre de l’avenir en créant des liens entre le secteur privé, le milieu postsecondaire et des partenaires internationaux pour résoudre des problèmes concrets. Nous appuyons la collaboration en recherche entre le milieu postsecondaire et le secteur privé grâce à des stages cofinancés par les entreprises partenaires et destinés aux étudiantes et étudiants du premier cycle et des cycles supérieurs, ainsi qu’aux chercheurs et chercheuses au postdoctorat.
Intermédiaire national de l’innovation au Canada, Mitacs adopte une approche axée sur les talents pour développer les capacités d’innovation et renforcer la compétitivité du pays sur la scène mondiale. Nous servons de passerelle essentielle entre la recherche et la commercialisation, accélérant l’entrée sur le marché et la croissance de nouveaux produits et services.
Le moment est venu pour le Canada de voir grand et de prendre des mesures audacieuses. Mitacs est prêt à contribuer à l’établissement d’une économie canadienne forte et résiliente, propulsée par les idées, le talent et l’innovation.
Mitacs est financé par le gouvernement du Canada, le gouvernement de l’Alberta, le gouvernement de la Colombie-Britannique, Research Manitoba, le gouvernement du Nouveau-Brunswick, le gouvernement de la Nouvelle-Écosse, le gouvernement de l’Ontario, Innovation PEI, le gouvernement du Québec, le gouvernement de la Saskatchewan, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador et le gouvernement du Yukon.